Colette Renault, témoin des Années sombres – Partie 2 : La Libération

Crédit photo : PhotosNormandie – Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA

Colette Renault a vécu au plus près les événements qui se sont déroulés dans la région de Saint-Malo au cours de la Seconde Guerre mondiale. N’ayant pas pu se réfugier chez des proches lorsque l’ordre d’évacuation de la ville a été lancé, elle est restée intra-muros, avec sa soeur et sa mère, jusqu’à l’arrivée des troupes américaines. En cela, elle est un des témoins clés de cette période sombre de l’histoire de Saint-Malo. Dans cette seconde partie, elle évoque la vie dans les abris pendant le siège de Saint-Malo et la libération de la ville par les troupes américaines.

Au début du mois d’août 1944, l’intra-muros ne comptait plus qu’une poignée de résidents. La plupart des Malouins avaient décidé de quitter les lieux, suite à l’ordre d’évacuation donné par le colonel Von Aulock. Je fais partie de ceux qui sont restés jusqu’à la libération de la ville. Si nous sommes restées, c’est parce que nous n’avions pas d’amis ou de parents proches qui auraient pu nous héberger dans la région. Le dimanche 6 août, ma mère, ma sœur et moi avons été contraintes de quitter notre logement pour nous installer dans un abri. Je me souviens de cette date, car c’est ce jour-là que le clocher de la Cathédrale de Saint-Malo est tombé. Je me trouvais à quelques mètres de là avec des amies. Nous avons entendu une explosion, puis un nuage de poussière nous a recouvertes. Je crois me souvenir que c’était en début de matinée, car une messe devait avoir lieu sur les coups de 11 h. Lorsque les événements du 11 septembre 2001 se sont produits, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à ce clocher qui s’est effondré et à cet immense nuage de poussière qui a envahi les rues de l’intra-muros.

Le clocher de la Cathédrale est tombé le dimanche 6 août 1944 (Fonds privé RMDG).

La « Victoire »

L’après-midi, nous sommes rentrées dans un abri duquel nous n’allions ressortir que huit jours plus tard. Notre abri était une caserne : la « Caserne de la Victoire ». Il était situé là où se trouve actuellement l’Ecole de la Marine marchande (la rue s’appelle toujours « Rue de la Victoire »). A la différence d’autres abris, il n’était pas souterrain. Il se composait de petites cellules et d’une grande salle commune. Les cellules étaient occupées par les pompiers. La plupart des réfugiés étaient regroupés dans la grande salle commune. En tout, nous devions être une centaine. Nous dormions à même le sol. Souhaitant améliorer notre « confort », ma mère a pris l’initiative de sortir de l’abri pour aller prendre des coussins dans notre appartement. Sur le chemin du retour, elle s’est fait surprendre par des Allemands qui l’ont mise en joue et qui lui ont donné l’ordre de rentrer rapidement dans l’abri.

La Caserne de la Victoire (Fonds privé Louis Motrot).

La rafle des hommes

Le lendemain de notre arrivée, c’est-à-dire le lundi 7 août, les Allemands ont fait sortir tous les hommes. Certains d’entre eux s’étaient cachés dans le puits, mais ils ont été pris le jour suivant. Nous avons appris plus tard que tous les hommes valides de Saint-Malo avaient été emprisonnés au Fort National. Mis à part les pompiers dont nous partagions le quotidien, il ne restait plus que des femmes et des enfants dans l’abri.

Soulevée de terre

Nous mangions à peu près une fois par jour. La défense passive nous fournissait de la nourriture. Parfois, les cuisiniers du Collège nous préparaient des plats. Un boulanger avait été réquisitionné pour cuire du pain pour les réfugiés. Et puis certains avaient eu le réflexe de prendre quelques provisions avec eux. Ma mère avait apporté des boîtes de sardines à l’huile, mais comble de malchance, elle n’avait pas la clé qui permettait de les ouvrir… Nous vivions dans des conditions insalubres. Nous avons porté les mêmes vêtements pendant ces huit jours. Nous allions faire nos besoins dans la cour intérieure. Je n’étais pas vraiment abattue, car j’étais très jeune et que je ne me rendais pas compte de la gravité de la situation. Ma mère, elle, était angoissée, comme tous les autres adultes, mais elle essayait de ne pas le montrer. Les seuls moments où j’étais vraiment éprouvée nerveusement, c’était pendant les bombardements. Lorsque l’île de Cézembre était bombardée, les portes de l’abri bougeaient et nous étions soulevés de terre.

Le départ

Le dimanche 13 août, les membres de la défense passive nous ont annoncé qu’il fallait partir, sans nous fournir plus d’explications. Nous ne savions pas quelle était la situation à l’extérieur. A 19 heures, nous sommes sortis de notre abri. Nous avons constaté qu’il n’y avait aucun Allemand aux alentours. En attendant que les autres réfugiés se préparent à partir, ma mère et moi sommes allés déposer nos maigres affaires dans notre immeuble. Il y avait parmi ces affaires un cartable auquel je tenais beaucoup et dans lequel j’avais mis tous mes « trésors ». Je n’allais jamais revoir ce cartable : notre immeuble allait disparaître dans les flammes deux jours plus tard… Ensuite, nous avons rejoint le groupe et nous nous sommes mis en marche sans savoir ce qui nous attendait de l’autre côté des murs. Nous avions pour instructions de passer par la porte de Dinan. Notre colonne est passée devant la Poste, puis s’est engagée dans la rue du Point du Jour. A cet emplacement, nous avons dû nous arrêter quelques minutes, car nous avions devant nous plusieurs bâtiments en flammes. Je me souviens avoir vu des chevaux morts sur le Placitre. Nous avons progressé lentement jusqu’à la Porte de Dinan.

La Rue de Dinan et la Porte de Dinan en 1944 (Fonds privé RMDG).

La fin du calvaire

Une fois sortis de l’intra-muros, nous avons été prévenus que les quais étaient minés et qu’il fallait être très vigilants. Nous avons remonté les quais jusqu’à l’esplanade Saint-Vincent en suivant les rails du tramway. Alors que nous n’étions plus qu’à quelques mètres du Casino, nous avons aperçu des soldats. Ma mère et moi étions persuadées que c’étaient des soldats allemands. Nous avons donc été très surprises lorsque nous avons vu les femmes qui se trouvaient en début de colonne se jeter sur eux pour les embrasser. Nous avons alors rapidement compris que ces soldats étaient américains et que notre calvaire était enfin terminé

Première nuit dans Saint-Malo libérée

Nous avons été immédiatement pris en charge par les Américains. Ils distribuaient des biscuits vitaminés, du chocolat et des cigarettes. Ils nous ont emmenés dans un camion à l’école de Courtoisville où nous avons attendu la suite des événements. C’est à ce moment-là que nous avons appris que les otages du Fort National venaient d’être libérés. Nous avons vu débarquer tous ces pauvres gars mal rasés, visiblement très éprouvés. Tout le monde s’embrassait. C’était un grand moment d’émotion. Parmi les hommes du Fort National se trouvait un policier dont j’avais fait la connaissance avant le siège. Ce policier avait obtenu des renseignements concernant les lieux d’accueil des réfugiés. Notre groupe s’est donc tout d’abord dirigé vers le couvent Les Chênes, à Paramé. Comme toutes les places étaient déjà occupées, nous sommes remontés dans le camion et nous nous sommes rendus à l’école Saint-Joseph, aux Couardes, où nous avons dormi dans une salle de classe. C’est en nous réveillant le lendemain matin que nous nous sommes aperçus que le sol de la salle de classe où nous nous étions allongés était jonché de bris de verre.

Retrouvailles

Le lundi 14 août, j’ai retrouvé mon père. Je ne l’avais pas vu depuis 3 ans. Sa fonction de douanier lui avait valu d’être expulsé en 1941. Les Allemands avaient en effet décidé de refouler dans les terres tous les agents en poste sur la côte, au motif qu’ils connaissaient bien les moyens de se rendre en Angleterre et pouvaient faciliter le transfert des personnes ou le transit d’informations entre les deux pays. Ainsi, mon père, comme tous ses collègues, avait été délocalisé à 150 km d’ici, à Chateaubourg, entre Rennes et Vitré. Il s’était retrouvé comme employé de bureau, à la trésorerie des services de douanes, sous la surveillance des Allemands. En 1944, lorsque les troupes anglo-américaines sont arrivées à Chateaubourg, mon père les a suivies jusqu’à Paramé. Il est resté huit jours dans les arrières de Paramé pour leur fournir des renseignements et leur indiquer les itinéraires à suivre jusqu’à l’intra-muros.

Le retour à la normale

Après la libération, nous avons eu dû mal à retrouver une situation stable. Notre immeuble de l’intra-muros ayant été détruit dans l’incendie, nous nous sommes retrouvés sans domicile. Nous avons donc été hébergés par différentes personnes, à Saint-Servan, puis à Paramé, jusqu’à ce que mes parents obtiennent un nouveau logement intra-muros.

Le policier qui avait été emprisonné au Fort National et que j’ai retrouvé le soir de la Libération m’a demandé en mariage. Nous nous sommes mariés en 1946.

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