Portrait de Jean-Louis Duquesnoy

Jean-Louis Duquesnoy a fait de son établissement, la Librairie du Môle, l’un des lieux les plus insolites de Saint-Malo. Portrait de cette figure incontournable de l’intra-muros.

Le quartier de Saint-Malo intra-muros compte encore plusieurs librairies « traditionnelles ». Toutes à leur manière donnent au visiteur l’envie de s’attarder longuement entre les rayons. L’une d’entre elles mériterait tout simplement d’être classée « monument historique ». Cette librairie, bien connue et très appréciée des malouins, c’est la librairie du Môle. Alors, comment cet établissement sans prétention a-t-il réussi à se constituer un tel capital de sympathie auprès de la population locale ? Bien sûr, tous ces ouvrages qui recouvrent les murs du sol au plafond dans un joyeux désordre y sont pour beaucoup. La décoration particulièrement chaleureuse contribue également à rendre ce lieu bien agréable : le bois dominant, la lumière tamisée, la mezzanine à laquelle on accède par un escalier de meunier sont autant de petits détails qui donnent à la librairie un charme suranné. Et puis il y a le maître des lieux, Jean-Louis Duquesnoy, que l’on prend plaisir à écouter nous parler de littérature et de peinture…

Les origines

Jean-Louis Duquesnoy est né en 1934 dans le Pas de Calais, où il passe son enfance. Il fait ses études à Lille. En 1954, il est appelé pour combattre en Algérie. De retour en France, il doit se trouver une activité. Ayant opté pour l’ouverture d’une librairie, il se met en quête d’un magasin et décide d’orienter ses recherches du côté de Saint-Malo. Ce choix trouve ses racines dans l’histoire familiale : Saint-Malo a porté bonheur aux parents du jeune Jean-Louis pendant la Guerre 39-45 et, depuis, les Duquesnoy ont toujours considéré la région malouine comme bénéfique. A l’âge de 25 ans, Jean-Louis Duquesnoy s’installe donc intra-muros à la place d’une ancienne librairie religieuse. Bien sûr, il n’a pas de stock et doit en constituer un, à partir de rien. Il se forme seul aux ficelles du métier. 50 ans plus tard, il parle avec fierté de son parcours d’autodidacte. Car rien ne le prédestinait à cette profession. Ni ses études, ni ses propres aspirations. Son rêve à lui, c’était plutôt une carrière sur les planches. Mais la vie en a décidé autrement et il lui a donc fallu se trouver une autre voie, tout apprendre sur le terrain. Depuis, il aime à rappeler que ses clients préférés, ce sont justement les autodidactes, « ceux qui cherchent à se perfectionner par le livre ».

Une belle femme

Petit à petit, la librairie se développe et Jean-Louis Duquesnoy se fait une place dans l’intra-muros de l’après-reconstruction. En 1971, il se produit un événement important dans l’histoire de la librairie : Jean-Louis Duquesnoy expose le livre de Jean Fougère La belle femme dans sa vitrine sans en indiquer le prix (31 francs). Cet oubli volontaire, une manière de protester contre le prix imposé par les éditeurs, lui vaut les foudres de l’administration qui lui reproche de ne pas avoir respecté les réglementations. Le libraire cherche à se défendre avec humour, arguant du fait qu’il n’est pas convenable de mettre un prix aussi dérisoire sur une belle femme. Mais l’administration reste de marbre et il doit s’acquitter d’une amende de 3 000 francs. Suite à cet incident, il décide de ne plus présenter de livres en devanture. Voyant l’espace laissé vacant, un artiste voisin lui donne un tableau pour qu’il l’expose dans la vitrine. L’idée d’une librairie-galerie était née. A partir de ce jour et à la faveur de rencontres avec différents peintres, Jean-Louis Duquesnoy se passionne pour les arts graphiques et décide de faire cohabiter livres et tableaux sur les deux étages de son établissement.

Jean-Louis Duquesnoy vu par le photographe Léonard De Selva.

Une étoile rue de Dinan

L’histoire de la librairie du Môle est évidemment jalonnée de rencontres avec des auteurs de tous horizons. Des écrivains locaux ou régionaux, mais aussi des personnalités plus médiatiques. En fouillant dans sa mémoire, Jean-Louis Duquesnoy se souvient en premier lieu de Xavier Grall, le poète nationaliste breton originaire du Finistère et de Jean Sulivan, autre poète atypique breton. Des hommes de théâtre tels qu’Alain Cuny ou Philippe Avron ont également marqué le libraire qui dans sa jeunesse voulait devenir comédien, et qui depuis a toujours manifesté un vif intérêt pour les arts dramatiques. Une autre rencontre est restée bien ancrée dans la mémoire du libraire, celle avec Philippe de Dieuleveult, disparu depuis au cours d’une expédition au Zaïre. Le journaliste aventurier dont la famille est originaire de Saint-Méloir est à l’époque au faîte de sa gloire. Il vient pour présenter son livre J’ai du ciel bleu dans mon passeport. Lors de la séance de dédicace, une immense file d’attente se forme rue de Dinan. La police doit dépêcher un agent pour assurer l’ordre sur la voie publique.

Bienvenue en terre inconnue

Voilà donc 50 ans que Jean-Louis Duquesnoy exerce son métier de libraire. Ceux qui ont l’habitude de fréquenter la librairie rajouteront « avec passion et intelligence ». Pourtant, de prime abord, ce grand bonhomme à la démarche incertaine peut sembler fuyant, perdu dans un autre univers. Mais lorsqu’il s’adresse à un client pour le renseigner sur un livre, on découvre aussitôt tout l’entrain et toute la vivacité d’esprit du personnage. Ses connaissances dans les domaines de la littérature, des arts, de l’histoire n’ont d’égal que l’enthousiasme qu’il manifeste lorsqu’il parle d’un sujet qui l’a interpellé ou d’un auteur qu’il a aimé. Véritable puits de science, grand défenseur des arts et des lettres, Jean-Louis Duquesnoy n’en a pas oublié qu’il était avant tout commerçant et que la prospérité de sa boutique dépendait de la vente de livres. Et pour vendre des livres, Monsieur Duquesnoy sait mettre tout son pouvoir de conviction, son talent de grand communicant. S’il parle beaucoup, il écoute également. Il s’adapte à son interlocuteur, détecte ses centres d’intérêt, parvient avec élégance à détourner la conversation « là où il faut ». Ainsi, le client qui entre dans la boutique n’en ressort pas nécessairement avec le livre qu’il était venu chercher, mais bien souvent avec un autre ouvrage qu’il ne connaissait peut-être pas, et qu’il ne regrettera probablement pas d’avoir découvert. Et voilà comment un « petit tour chez le libraire » se transforme rapidement en un « voyage en terre inconnue », voyage dont on revient forcément enrichi.

Cinq métiers plus deux

Jean-Louis Duquesnoy aime à répéter que les libraires exercent cinq métiers : l’achat, la vente, la manutention, la recherche documentaire et la gestion. Pour pimenter encore un peu plus son existence, il s’est ajouté deux casquettes : celle de galeriste, nous l’avons vu précédemment, mais aussi celle d’écrivain. En matière d’écriture, Monsieur le libraire a déjà à son actif plusieurs romans policiers « humoristiques », écrits en collaboration avec le journaliste François Paris.

Un libraire aux multiples facettes

Harmonie

La collaboration entre les deux hommes semble parfaitement harmonieuse : François Paris a le plus grand respect pour la sagesse de son aîné et Jean-Louis Duquesnoy se plie bien volontiers à la fantaisie du jeune journaliste. S’ils s’entendent si bien, c’est peut-être aussi parce qu’ils partagent la même passion pour l’humour anglais, P. G. Wodehouse en tête, et pour certains auteurs de polars tels que Boileau et Narcejac. Les tâches d’écriture sont quant à elles bien réparties : François Paris se consacre principalement à la trame narrative tandis que Jean-Louis Duquesnoy se charge plutôt de développer le récit. Et pour stimuler encore un peu plus leur créativité, les deux auteurs se sont fixé plusieurs règles assez strictes : les cadavres sont autorisés, mais le sang ne doit pas couler ; tout doit se passer dans le présent, les retours en arrière sont proscrits ; « un peu le contraire de ce qui se passe à la télévision » tient à préciser Monsieur Duquesnoy. Ce qui donne au final de petits romans drôles, légers et bien ficelés.

Fantaise littéraire

Autre forme d’écriture à laquelle le libraire aime s’adonner : la composition de quatrains (évitez le terme « haïku » qui selon lui désigne un type de poésie tout à fait différent). Partir d’un mot évoquant une idée un peu particulière, développer cette idée, puis terminer par un paradoxe pour aboutir à une situation curieuse, le tout en quatre vers, telles sont les bases de cet exercice auquel Jean-Louis Duquesnoy consacre une bonne partie de son temps. Des quatrains, il en écrit beaucoup, en élimine certains : encore récemment, il en a composé un qu’il a déchiré le lendemain parce que le message n’était pas assez porteur d’espoir. Monsieur Duquesnoy se veut en effet le défenseur d’une littérature joyeuse, qui réconforte le lecteur. Ce qu’il aime retrouver avant tout dans les livres comme dans la vie, c’est une « petite fantaisie clownesque ». Alors, qui de Jean-Louis Duquesnoy, le sage, ou de François Paris, le jeune journaliste fan de BD, est le plus fantaisiste ? Peut-être pas celui que l’on croit.

Dans les livres comme dans la vie, Jean-Louis Duquesnoy aime retrouver « une petite fantaisie clownesque ».

Ecrivain, poète, grand amateur d’art, Jean-Louis Duquesnoy est un personnage aux multiples facettes. Par le biais de ce portrait, nous avons essayé d’en présenter quelques-unes. Bien entendu, nous vous invitons à découvrir par vous-même la librairie du Môle. Il ne nous reste plus qu’à formuler le souhait que la librairie continue d’exister une fois que Monsieur Duquesnoy aura pris sa retraite, et à espérer que les éventuels repreneurs sauront perpétuer l’esprit de ce lieu original.

 

Derrière l’objectif

La photo en noir et blanc qui illustre ce portrait est signée Léonard De Selva. Photo-journaliste, grand voyageur, Léonard De Selva est connu notamment pour ses « tourneries », d’immenses images panoramiques qui entraînent notre regard dans un mouvement circulaire, et ce faisant, nous propulsent au cœur de la réalité photographiée.

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