Le Journal de Louis Motrot - Partie 2 : Juillet 1944 Le Journal de Louis Motrot - Partie 2 : Juillet 1944

Ecrit par Stéphane Echasserieau le mardi 01 juillet 2014. Catégorie(s) : Récits, Le Journal de Louis Motrot, Le Mag, Histoire

Le Journal de Louis Motrot - Juillet 1944.
Le journal de Louis Motrot, un jeune malouin sous l'Occupation
Lorsque Louis Motrot commence son journal, le 1er juin 1944, la ville de Saint-Malo est occupée depuis près de 4 ans. Les difficultés pour s'alimenter, les bombardements, la disparition de certains proches... l'adolescent note dans son cahier tous les événements qui ponctuent son quotidien. Cette chronique de la vie sous l'Occupation couvre une période charnière : les trois mois qui précèdent la Libération de la Cité corsaire. A mesure que les Forces alliées s'avancent vers la « Forteresse » de Saint-Malo, le journal reflète l'inquiétude qui monte chez les civils et la tension qui s'accentue chez l'Occupant. Louis Motrot cessera de prendre des notes le dimanche 6 août, date à laquelle il sera, comme tous les hommes valides de Saint-Malo, interné par les Allemands au Fort National.
En 1944, Louis Motrot a 17 ans. Il habite rue de Toulouse, Saint-Malo intra-muros. Il a deux frères et deux soeurs. Son père est facteur, sa mère femme au foyer. Il pratique l'athlétisme et le basket. Il aime sortir avec ses amis, Totor Richard, et les frères Billon. Il est titulaire d'un CAP d'ajusteur. Depuis le début de cette année 1944, il travaille aux P.T.T. de Rocabey où il s'occupe de l'entretien du central téléphonique et du raccordement des abonnés. A cette époque, la Poste de Rocabey est sous le contrôle des Allemands qui y ont installé un blockhaus. Chaque fois qu'il se rend à son travail, Louis Motrot se retrouve au contact de l'Occupant. Louis Motrot en 1944
 
Journal de Louis Motrot, un jeune Malouin sous l
  Samedi 1er juillet 1944
En face du Casino, des prisonniers civils allemands revêtus de la tenue des forçats sont débarqués d'un bateau, il est interdit d'approcher : certains très fatigués sortent des cales, allongés sur des plateaux de bois reliés à des grues ; leurs gardiens sont accompagnés de chiens policiers.
Le Journal de Louis Motrot - Un jeune Malouin sous l'Occupation - Partie 2 : Juillet 1944
Travaillant aux PTT à Rocabey, j'allais chercher un bidon d'eau de mer sur le Sillon que je faisais bouillir pour récolter du sel que je distribuais à mes collègues de la Poste et aussi aux soldats allemands qui travaillaient avec nous, mais j'ai dû interrompre ma fabrication car les émanations d'air salin endommageaient les contacts des installations du système téléphonique et des responsables allemands parlaient de sabotage.
Louis Motrot
Le Journal de Louis Motrot - Un jeune Malouin sous l'Occupation - Partie 2 : Juillet 1944
Les Allemands occupant l'école des frères nous ont donné à plusieurs reprises des briquettes de charbon qu'ils nous passaient par les soupiraux des cuisines de l'école.
Louis Motrot
Bombardements sur le port de Saint-Malo.
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  Mardi 4 juillet 1944
Nouvelle attaque de bateaux allemands par des bateaux alliés, plusieurs de coulés. Ces bateaux transportaient des ouvriers de l'entreprise TODT ainsi que des civils français travaillant pour les Allemands ; il y avait également de nombreuses femmes : l'un des bateaux, Le Minotor a l'avant complètement enlevé. Par des voisins, nous apprenons que les boucheries de Saint-Malo vont vendre de la viande sans tickets, nous n'y croyons guère.
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  Mercredi 5 juillet 1944
Mon père et un camarade partent vers la campagne pour essayer de trouver du ravitaillement. Ils ne trouvent que trois douzaines d'œufs. Les tués d'hier sont mis en cercueil.
« Le matériel de l'abri », une affiche publiée par la Défense passive.
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  Jeudi 6 juillet 1944
Je vais à la morgue avec Pierre Perzo, il y a 5 cercueils français et 19 allemands. Aujourd'hui, c'est un record, nous avons 10 alertes. Nous descendons dans notre cave qui est à deux étages sous terre des valises contenant des vêtements et divers objets en cas de bombardement.
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  Vendredi 7 juillet 1944
Les Allemands nous préviennent que demain matin nous devrons quitter nos maisons car ils doivent faire des tirs en mer, et les obus doivent passer au-dessus de la ville. Avec le laissez-passer de mon frère, Henri et Totor Richard, celui d'un de ses ouvriers Monsieur Poustier, nous pouvons quitter la ville et aller par l'avenue Louis Martin jusqu'à l'entreprise OTT-BAU chercher du bois. Enterrement des 24 morts du 4 juillet.
Au déclenchement de la sirène, les Malouins gagnaient rapidement l'abri le plus proche.
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  Samedi 8 juillet 1944
4 alertes aujourd'hui. Des voitures se sont fait mitrailler sur les routes autour de Saint-Malo par des avions anglais. Nous nous levons à 5 heures, ce matin pour nous réfugier dans notre entrée du rez-de-chaussée, nous pensons y être en sécurité, le plafond de cette immense entrée étant voûté. Une centaine de violents coups de canon sont tirés par ceux situés sur la Hollande : en mer, il y a de nouveaux combats, je monte en vitesse voir par la fenêtre du grenier ce qui se passe, la rade est entièrement illuminée par des obus traçant de toutes les couleurs, c'est magnifique ; les puissants canons de la Hollande me font très mal aux oreilles. Vers 6 h 30, Maurice et Daniel Billon viennent se réfugier avec nous et nos voisins dans notre entrée.
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  Dimanche 9 juillet 1944
Nous remontons à l'appartement malgré 3 nouvelles alertes, ma mère en profite pour donner à chacun de nous nos 250 grammes de pain (pour éviter les histoires). Mon frère qui a conservé son beurre de toute la semaine, en profite pour faire le malin en beurrant une tartine de pain dessus dessous, nous l'envions.
Le mois de juillet 1944 a été marqué par de formidables tempêtes.
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  Lundi 10 juillet 1944
Les Allemands de la Poste m'apprennent que Caen est libéré par les soldats alliés. Depuis hier soir, nous étions sans eau, elle revient vers 20 h. Formidable tempête. Le Sillon est impraticable, le tramway ne marche pas.
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  Mardi 11 juillet 1944
Les boulangeries font des distributions de biscuits au cas où nous manquerions le pain. Nous apprenons que René Capitain est tué par la Milice à Combourg. Il faisait partie de la résistance. Mon frère Henri n'ayant plus de chambres à air met des bouchons de liège dans les pneus de sa bicyclette. Il peut donc rouler.
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  Mercredi 12 juillet 1944
Désormais, le courrier n'arrivera que le matin vers 8 heures. Des bateaux sont sortis vers le large ce matin et de 10 h à 11 h, c'est à nouveau la canonnade. Un camarade, René Boulanger, nous apporte deux pains qu'il a eus avec des Allemands. C'est la joie, bien qu'il soit très difficile de l'avaler, il nous reste comme de la sciure de bois dans la bouche. Mon frère travaille dans le blockhaus de l'hôpital de l'Avenue du 47e R.I. Il y installe l'électricité.
« Les oisifs et inutiles vont tous être expulsés d'office »
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  Jeudi 13 juillet 1944
De minuit à 3 h ce matin, de très nombreux avions survolent la région, bien que très bas. Il est impossible de les voir en raison d'épais nuages que l'on dirait artificiels. Il est question d'évacuer les femmes et les enfants vers la campagne.
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  Vendredi 14 juillet 1944
Pas de travail, c'est la Fête nationale. Deux camarades de mon frère arrivent à pied du Cap Fréhel, où ils travaillaient, mais ils ne veulent pas y retourner en raison des tirs faits par les bateaux anglais. Malgré les alertes, je vais avec les Jouanne, Pierre Bazin, Maurice Billon et Noël Taton à la plage des Corbières prendre un bain, les plages de Saint-Malo étant toujours interdites.
Une affiche placardée pendant les années d'Occupation.
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  Samedi 15 juillet 1944
Je suis chassé ainsi que Totor Richard et Daniel Billon de la porte de Dinan par les soldats allemands. Nous étions à les regarder mettre des mines au bout du Môle. Nous avons 4 alertes. C'est la Saint-Henri : notre voisine, Madame Viard, donne à mon frère 220 g de pain pour sa fête.
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  Dimanche 16 juillet 1944
Temps magnifique : je vais à la plage des Corbières. Vers 16 h le soleil disparaît, caché par une brume qui semble encore artificielle. Un camarade de mon frère, Marcel Jouan, est porté disparu depuis le dernier bombardement de Rennes.
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  Lundi 17 juillet 1944
Alertes en permanence, vers 9 h, plusieurs vagues d'avions lancent des bombes sur la gare, je suis monté sur le toit de notre maison par une trappe, on voit très bien les bombes sortir des soutes des avions ; les bombes sont lâchées environ au-dessus du Môle et vont s'abattre vers la gare. J'y vais avec François Jouanne et un Annamite, An ; nous transportons des morts et des blessés ; parmi les blessés se trouve un jeune homme qui était enterré jusqu'à la ceinture. Il se nomme Le Quéré, je l'accompagne jusqu'à l'Hôtel-Dieu en ambulance. Des bombes sont également tombées sur le quai Duguay-Trouin, un bateau est touché.
Le journal Le Salut du 22 juillet 1944 revient sur les bombardements du lundi.
Le journal Le Salut du 22 juillet 1944 revient sur les bombardements du lundi.
Le journal Le Salut du 22 juillet 1944 revient sur les bombardements du lundi.
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  Mardi 18 juillet 1944
Un camarade de travail, Monsieur Jézéquel, qui est contrôleur aux P.T.T., et sa femme ont été tués aux Quatre Pavillons hier soir par une bombe : ils allaient coucher à Saint-Servan tous les soirs, estimant que Saint-Malo était trop dangereux. Le frère d'un camarade est porté disparu, on pense qu'il a été tué hier dans le bombardement de l'avenue de Marville. Le bateau qui a été touché hier par une bombe dans le bassin est coulé, il y a deux morts : des marins hollandais.
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  Mercredi 19 juillet 1944
Les derniers bombardements auraient fait 103 victimes. Les enterrements se feront demain à 10 h à Saint-Malo et à 15 h à Paramé. Les cercueils sont exposés à l'école laïque des garçons de Rocabey. Le frère de René Dourver est retrouvé mort, sous les décombres du café Tournebride. Dans la soirée, nouveau bombardement, tout tremble dans la maison.
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  Jeudi 20 juillet 1944
C'est sous une pluie battante que se déroule l'enterrement des victimes des bombardements. Nous avons trois alertes aujourd'hui, à la dernière, des avions alliés passent en rasant les toits, la D.C.A. allemande ne peut les abattre, des éclats tombent un peu partout. Le bombardement d'hier était dirigé contre un train allemand qui circulait non loin de Dol. Parmi les personnes enterrées hier se trouvaient M. et Mme Passe qui tenaient un magasin d'alimentation Avenue de Marville.
Affiche placardée pendant les années d'Occupation.
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  Vendredi 21 juillet 1944
Le déblaiement des maisons sinistrées dans le quartier de la Gare se poursuit. On se croirait en hiver, tellement il fait mauvais, il pleut sans cesse. J'achète au marché noir une livre de beurre 30 F (je gagne 84 F par jour) et un kilogramme de saucisse 100 F.
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Dans le blockhaus de la Poste de Rocabey passaient en coupure toutes les lignes téléphoniques de Saint-Malo. Pendant les alertes, nous nous y enfermions et pour passer le temps, avec nos casques d'écoute, nous écoutions les conversations et si c'était en allemand, nous leur faisions des coupures.
Louis Motrot
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Les cahiers d'écolier dans lesquels Louis Motrot a rédigé son journal.
J'ai rédigé les entrées de mon journal dans deux cahiers d'écolier. Si j'avais conservé ces deux cahiers chez moi, rue de Toulouse, ils auraient disparu dans l'incendie d'août 44. Heureusement, je les gardais sur mon lieu de travail, à la Poste de Rocabey, et j'ai pu les récupérer.
Louis Motrot
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  Lundi 24 juillet 1944
Je vais de 14 h à 16 h avec Maurice et Daniel Billon déblayer les décombres de la boulangerie Giboire à la gare, où paraît-il se trouve encore une femme, mais ne la trouvons pas. Au cours de nos recherches, nous trouvons des bouteilles de vin et nous y goûtons.
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  Mardi 25 juillet 1944
Vers 13 h 30 un avion canadien à double fuselage est touché par la D.C.A. Il s'abat en mer à côté de la Hoguette sur la digue. Le pilote réussit à sortir de son avion et nage jusqu'à la plage où il est fait prisonnier.
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  Mercredi 26 juillet 1944
Quatre alertes, mais pas de bombardements. Les Allemands ont déjà percé 6 grands trous dans le Môle pour y loger des mines.
Le Môle des Noires avant sa destruction par les Allemands.
Le Môle des Noires avant sa destruction par les Allemands.
Le Môle des Noires avant sa destruction par les Allemands.
Le Journal de Louis Motrot - Un jeune Malouin sous l'Occupation - Partie 2 : Juillet 1944
Nous avions fait faire une remorque que nous accrochions à nos vélos pour aller en campagne essayer de trouver du pain, du beurre ou des œufs. Un jour je suis allé à Miniac chercher du pain. J'ai pu avoir un pain de 6 livres que j'ai attaché sur mon porte-bagages. A l'entrée de Saint-Servan, alors que me dirigeais vers les écluses, je me suis fait arrêter par deux hommes qui m'ont volé mon pain.
Louis Motrot
Bombardements sur Cézembre.
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  Vendredi 28 juillet 1944
Mon père part à la recherche de ravitaillement à Combourg. Bombardement de Cézembre vers 9 h. Vers 10 h, la D.C.A. allemande abat plusieurs avions alliés.
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  Samedi 29 juillet 1944
Vers 14 h, des avions à double fuselage bombardent le Fort de la Cité à Saint-Servan ; jamais nous n'avions vu une D.C.A. aussi intense. C'est fantastique, je monte sur le toit, un avion passe en frôlant les cheminées, je baisse la tête, il est touché par un obus juste au-dessus de la plage du Môle, il prend de l'altitude et les deux aviateurs sautent en parachute, l'un des parachutes ne s'ouvre pas et le pilote s'écrase au sol, l'avion tombe en flammes sur Dinard. Vers 17 h, deux autres avions survolent Saint-Malo et malgré une D.C.A. incroyable, ils ne sont pas touchés ; pendant cette alerte, j'étais enfermé dans le blockhaus de la Poste de Rocabey ; les Allemands me font savoir qu'il ne faut pas sortir car les obus retombent un peu partout, et qu'il y a de nombreux blessés dans les rues ; ils seront transportés par la suite à l'Hôtel-Dieu. En fin d'après-midi, en rentrant en ville par le Quai Duguay-Trouin, je rencontre une file de charrettes réquisitionnées à des cultivateurs, qui apportent des munitions aux bateaux qui se trouvent dans le port ; ces munitions viennent du Fort de Châteauneuf.
Canon de D.C.A. déployé sur l'une des tours du Château.
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  Dimanche 30 juillet 1944
Tout est calme en ville, sur la Hollande, au Bastion Saint-Philippe et sur les bateaux, les Allemands font le nettoyage de leurs canons. Mon père est de retour de la campagne, il n'y a qu'à Dingé qu'il trouve un peu de beurre, c'est toujours cela, mais nous avons heureusement notre mère qui fait chaque jour des exploits pour nous nourrir avec presque rien. Elle nous fait du ragoût de vnies.
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  Lundi 31 juillet 1944
Alerte toute la journée, des avions alliés passent par vagues successives et à très grande hauteur. Des camions de munitions ne cessent de circuler dans toutes les directions, on sent qu'il y a quelque chose d'anormal. Nous arrivons à acheter un sac de pommes de terre chez des gens de la Montagne Saint-Joseph, nous le payons 140 F.

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