L'histoire de la piscine de Bon-Secours L'histoire de la piscine de Bon-Secours

Ecrit par Stéphane Echasserieau le dimanche 27 mai 2012. Catégorie(s) : Récits, Le Mag, Histoire

La piscine de la plage de Bon-Secours figure en bonne place dans l'imagerie populaire associée à la ville de Saint-Malo. Pourtant, son histoire reste fort mal connue. La table d'orientation installée sur la Tour Bidouane indique une date, tout à fait approximative, mais ne donne pas plus de détails sur sa construction. Alors, à quand remonte la piscine de Bon-Secours ? Qui est à l'origine de sa création ? C'est ce que nous vous proposons de découvrir dans ce récit.

L'histoire de la piscine de Bon-Secours débute au siècle dernier, dans les années 30, au temps où les établissements de bains prospéraient sur les côtes françaises. Dans l'entre-deux-guerres, le succès des activités de bord de mer allait en s'amplifiant. A Saint-Malo, les plages ne désemplissaient pas. Il y régnait en permanence une grande agitation, comme en témoignent les cartes postales de l'époque. En comparaison, les plages de l'Eventail ou de Bon-Secours, telles que nous les connaissons actuellement, paraissent bien calmes et bien désertes. En ce temps-là, la baignade n'était pas un acte banal : un certain nombre de codes et de rituels entouraient cette pratique. En tout premier lieu, on ne se déshabillait pas en public, car cela allait à l'encontre des règles de bienséance. Ainsi, des établissements de bains louaient des cabines aux vacanciers, pour qu'ils se changent à l'abri des regards. Et comme à cette époque les estivants restaient souvent plus d'un mois sur la côte et passaient la journée entière sur la plage, les « bureaux des bains », comme on les appelait, proposaient également un certain nombre d'activités complémentaires à leurs clients, pour leur fournir des distractions : buvette, location de « périssoires » et de tentes, leçons de natation, organisation de tournois sportifs...

A Bon-Secours, trois établissements de bains se partageaient l'espace et la clientèle. Au centre, en face de l'actuel emplacement de la piscine, se tenait le bureau des « Bains René ». Le gérant de cet établissement, M. René Lesaunier, était un entrepreneur plein de ressources, qui mettait un point d'honneur à satisfaire sa clientèle et à améliorer la qualité des services proposés. Débordant d'imagination, il recherchait sans cesse de nouvelles idées pour apporter un peu plus de confort à ses clients. C'est lui qui le premier fit installer sur la plage des douches reliées au réseau de ville : les baigneurs imprégnés d'eau de mer pouvaient se rincer avec de l'eau douce et tiède. Une véritable révolution ! Il eut également l'idée de fixer des pare-soleil sur les chaises longues qu'il mettait en location. Monsieur Lesaunier avait toujours une longueur d'avance sur ses concurrents. Chaque fois qu'il inventait un nouveau concept, celui-ci était immédiatement repris par les établissements voisins.

Ainsi, les « Bains René » étaient très appréciés des estivants et René Lesaunier jouissait d'une grande popularité. Seule ombre au tableau : lorsque la mer se retirait au loin en période de grande marée, les clients habituels se repliaient sur la piscine de Dinard ou partaient en expédition pour la journée. Lassé d'entendre les vacanciers lui annoncer qu'ils ne viendraient pas tel ou tel jour parce qu'ils ne pourraient pas se baigner, René Lesaunier se mit à rechercher des solutions pour retenir sa clientèle en toutes circonstances. C'est alors que l'idée d'une piscine lui vint à l'esprit. Quel meilleur moyen qu'un immense plan d'eau disponible 24h/24 pour dissuader les vacanciers de s'absenter les jours de forte marée ? Convaincu de la justesse de son raisonnement, il entreprit immédiatement les démarches nécessaires en vue de la construction d'une piscine plage de Bon-Secours.

Monsieur René qui comptait parmi ses connaissances de nombreuses personnalités haut placées dans l'administration n'hésita pas à faire jouer ses relations pour mettre son affaire sur les rails. Mais l'idée d'un plan d'eau artificiel reçut un accueil très mitigé dans les hautes sphères de la société malouine. Les élus balayaient d'un revers de main ce projet qui leur paraissait démesuré. Monsieur Lesaunier n'était pas homme à baisser les bras au premier obstacle. Face au manque d'enthousiasme de la municipalité, il prit le parti de rallier le grand public à sa cause. Doté d'un sens aigu de la communication, il trouva sans difficulté des moyens de promouvoir son concept. A l'occasion d'une grande fête populaire célébrée dans l'intra-muros, il fit construire un char à l'effigie de la piscine qu'il avait imaginée : le char traversa ainsi les rues de la vieille ville sous le regard intrigué des passants. Plus tard, il organisa une cérémonie au cours de laquelle fut simulée la pose de la première pierre de la piscine. Cette petite mise en scène fit grand bruit et eut pour effet d'attirer l'attention des « médias ». René Lesaunier se montra si tenace que les pouvoirs publics finirent par céder. La piscine fut construite dans le courant de l'année 1936. Dès lors, la ville de Saint-Malo disposait de sa propre piscine qui, en concurrençant celle de Dinard, bénéficiait à tous les professionnels du tourisme de la ville. Monsieur Lesaunier n'hésitait pas à rappeler que l'eau de « sa » piscine était renouvelée deux fois par jour, que l'on se trouve en période de « morte-eau » ou de « vive-eau », alors que celle de Dinard était renouvelée uniquement lors des grandes marées.

Lorsque René Lesaunier disparut en 1976, Jean Noury, sénateur d'Ille-et-Vilaine et fondateur de l'hebdomadaire Le Pays Malouin, fit paraître en première page de son journal un article dans lequel il rappela ce que la ville de Saint-Malo devait à cet homme visionnaire. « Monsieur René, très connus sous cette appellation de tous les vieux malouins était jadis tenancier des "Bains René", à Bon-Secours. Artisan ébéniste de grand talent sur le Petit Placitre, il avait, octogénaire, pris une retraite bien gagnée. (...) Homme serviable s'il en fut, toujours passionné de natation, il fut heureux de voir pendant longtemps l'activité de la piscine Bon-Secours. N'en avait-il pas été l'un des promoteurs ? Il laisse derrière lui le souvenir sans tache d'un homme brave et d'un brave homme : c'est le plus bel éloge que l'on puisse décerner à sa mémoire ! ».

La libération des mœurs et la démocratisation des activités de plage ont fait que les établissements de bains ont progressivement disparu après la Seconde Guerre mondiale. Mais la piscine de Bon-Secours, bien ancrée sur les rochers qui ont permis sa construction, a traversé le temps jusqu'à nous, comme pour témoigner de cette époque révolue que fut l'Age d'or des « bains » et du tourisme balnéaire.

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